Trois malédictions à Boulogne-sur-Mer

 

Maître Jehan Marès, nouveau curé de Saint-Nicolas à Boulogne-sur-Mer prend ses fonctions le 1er octobre 1596. Religieux de St-Germain-des-Prés lès Paris, il est devenu Curé propriétaire de l’église St-Nicolas au bourg et doyen de la chrétienté de Boulogne, auparavant Curé de la portion dextre d’Étaples. En cette année sévirent les trois fléaux de Dieu (1). Il faut dire que ses prédécesseurs sont tous décédés,  et dans des conditions peu agréables… Il commence donc son registre par un :

 » Mémoire du nombre de ceulx qui sont à peu près morts en ladicte paroisse de Sainct-Nicolas durant la contagion, la grande quantité de morts a esté cause que l’on n’a pu recouvrir les noms à nostre grand regret : toutefois nous mettrons peine d’en nommer quelques uns cy après et pour ce faire il se faudra servir du temps que l’on a faict dire les bous (?) de l’an et l’on mettra le temps qu’ils seront morts à la marge… »

 

Il s’ensuit une liste d’environ 140 noms, tous décédés entre juin et octobre 1596, dont  Marin Boulanger, curé du lieu, †en juillet, Nicolas Maugis, prêtre, et Philippe Blanchon, curé remplaçant qui ne tiendra qu’un mois avant de succomber à son tour en août…

 

 

Le nouveau curé inaugure son registre le 1er octobre 1596 par une relation détaillée des faits : {orthographe en partie respectée}

 » Registre des noms et surnoms et le jour de ceulx qui sont morts et décédés en la paroisse Saint-Nicolas du bourg de Boulogne-sur-la-Mer, diocèse de Boulogne, sous moy, Maistre Jean Marès curé, ou bien vicarius perpetua de ladite église à commencer du premier jour du mois d’octobre 1596… auquel jour je pris possession de ladicte cure auquel temps étaient les trois fléaux de Dieu en ce pays de Boulonnais : la guerre contre l’Espagnol, la famine et la peste qui était si grande que le jour de madicte possession il fut enterré soixante et douze corps tant en la haute que basse ville par messieurs de la Charité, laquelle Charité prit son commencement comme s’ensuit :

 » Il est à noter et à scavoir que l’Espagnol ayant pris la ville de Calais [en avril 1596] et mis à mort la plus grande partie du peuple et le reste ayant pris la fuite et abandonné tous leurs biens, en partie se retira à Boulogne là où la maladie contagieuse commença à la fin du mois de juin et y eut une telle mortalité que la plus grande partie des corps demeurèrent sans estre enterrés et entre aultres moururent plusieurs gens d’église entre aultres Maistre Marin Boulenger Curé, et son successeur Maistre Philippe Glachon qui ne fut qu’un mois curé. Ceux de la confrérie de Saint-Pierre de Calais qui estaient dédiés pour enterrer les pestiférés s’assemblèrent pour enterrer les morts avec espérance de ce faire advouer par l’évêché et le curé qui serait reçu et le dimanche dix-huitième du mois d’aoust an que dessus commencèrent à aller chercher les corps morts (*) avec un chapelain qui estait Jacopin [sic] de son ordre et aumônier de Monsieur de l’Ognac (**) lequel Jacopin (***) se nommait frère d’Auberny Gascon(****).

 » En tout là furent enterrés vingt-cinq corps dont une partie d’iceulx commençaient à être pourris comme y ayant dix à douze jours qu’ils estoient morts et nous, ayant pris la possession de nostre dict bénéficat, fîmes approuver ladicte Charité par Claude-André Sormy premier évesque de Boulogne ayant envoyé à Montreuil [sur-Mer, à 35km de Boulogne] où s’estoit retiré ledict évêque deux de ladicte Charité Simon Lafeix et François Prévost bourgeois de cette ville qui s’estoient mis et fait recevoir comme plusieurs de la basse ville de Boulogne en ladicte Charité. »

L’aventure des charitables de Boulogne :

 » Lequel évêque loua et approuva la dévotion et saincte volonté et leur donna puissance d’exercer ladicte Charité en la dicte paroisse de Saint-Nicolas et ses environs aux commandement exprès d’obéir au Curé ni rien faire à son préjudice jusqu’à ce que autrement fut ordonné. Ledit chapelain se voyant supporté desdits confrères qui étaient en nombre trente et du gouverneur et autres principaux de Boulogne se faisait appeler Curé et de fait voulait baptiser et administrer les sacrements chanter les dimanches les grandes messes et faire prône en la chapelle Saint-Pierre et de Saint-Sauveur qui appartenait aux maîtres de navires et y avait une telle confusion en ladite église que quand l’on chantait le divin service au cœur ledit chapelain avec quelques prêtres attirés à sa dévotion chantèrent leur service en ladite chapelle qui fut la cause et moi curé de Boulogne en fis plusieurs plaintes audit sieur évêque lequel étant revenu à Boulogne au mois de juin 1598 fut en délibération de annuler et casser ladite confrérie et aussi ladite contagion était du tout cessée et avait pris fin.

 » Qui fut la cause que ceux de la Charité vinrent au requêtes audit Marès y employant tous les principaux tant d’en haut que de la basse ville à ce qu’il n’empêchât point que leur dite Charité ne fut confirmée par ledit évêque avec promesse de lui rendre obéissance comme à leur pasteur et curé et que leur chapelain se retirerait hors de la paroisse ce qui leur fut volontairement accordé. Et peu de jours après lesdits charitables présentèrent certains articles pour faire un règlement entre le Curé, eux, et leur chapelain avec supplication de les signer et leur charité être confirmée en confrérie de ladite église. Ce que ledit évêque ne voulut signer comme étant lesdits articles préjudiciables au curé et contre son autorité, et renvoya devant iceluy pour en délibérer à sa volonté. Toutefois en considération du grand bien qui était arrivé envers les pauvres corps morts et de la grande importunité qui nous était faite continuellement ou plutôt menaces et la crainte que moi Curé avait que ladite contagion ne recommençât, comme y ayant des apparences et pour donner courage au nouveau chapelain qui était surnommé Messire Pierre … lequel fut depuis chapelain de la Charité de Calais, consentis auxdits articles à la charge que ce mot de « pain bénit » serait ôté et que les services des frères portants de ladite Charité ne se feraient en ladite Chapelle mais au cœur comme de paroissiens à tout sans tirer en conséquence le temps y ayant apporté de la nécessité pour consentir auxdits articles lesquels furent signés de moy Maître Jehan Marès Curé aux charges que dessus et … approuva et confirma ladicte Charité de Saint-Pierre en confrérie le dernier jour de juillet 1598. « 

 

http://www.archivespasdecalais.fr/Archives-en-ligne/Etat-civil/Actes

  • Archives du Pas-de-Calais, paroisse St-Nicolas de Boulogne, page 1118/1245 du lot 1553-sq
  • (1) référence à l’Apocalypse de St-Jean, chap.6 §7-sq :
    « Lorsqu’il ouvrit le quatrième sceau, j’entendis le cri du quatrième Vivant : « Viens ». Et voici qu’apparut à mes yeux un cheval verdâtre ; celui qui le montait, on le nomme : la Peste ; et l’Hadès le suivait. Alors on leur donna pouvoir sur le quart de la terre, pour exterminer par l’épée, par la faim, par la peste, et par les fauves de la terre.
    http://otremolet.free.fr/otbiblio/bible/nouveau/apocalypse/ap6.html
  • (*) Avant l’arrivée des charitables de Calais, Adrian Descamps dit Trincquebalain, avait la charge de l’hospital et enterra seul les pestiférés jusqu’au temps que la Confrérie de la Charité fust establie et portoit les corps sur une brouette (note à son décès le 7 juillet 1616)
  • (**) Monsieur de L’Ognac pourrait être un descendant d’Alain de Montpezat, baron de Laugnac et compagnon de Bayard. Probablement son petit fils François II de Montpezat, seigneur de Laugnac, capitaine de 50 hommes d’armes, qui fut blessé au cours du siège de Mantes par Henri IV en 1590, ou encore d’Honorat de Montpezat, frère et héritier de François II, aussi seigneur comte de Laugnac et impliqué dans l’assassinat du duc de Guise en 1588…
  • Laugnac est un bourg entre Agen et Villeneuve, en limite de la Gascogne. 


cartes postales du conseil général du Lot-et-Garonne

 

  • (***) les Jacobins : nom donné autrefois aux dominicains installés en France, en raison de l’installation des frères prêcheurs en 1218, dans l’hospice de Saint-Jacques-le-Majeur de Paris, qui deviendra leur couvent.
  • (****) le 16 janvier 1615 décèdera frère Guillaume d’Auberny, premier chapelain de la Charité de St-Pierre, de l’ordre de Saint-Dominique et Curé de Vieille-Église (près de Calais)… On trouve les d’Auberny en Gascogne, dans le Gers et le Tarn & Garonne

 

 

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